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Le Souffle Originel · Tome I

Chapitre 1
Le Rideau se Lève

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⁂

À l’extrême occident du monde, dans le Maghreb le plus lointain, s’étend la chaîne du Grand Atlas.

En son cœur se dresse le Mont Toubkal, le plus haut sommet de la chaîne.

Et à l’intérieur du Toubkal, très loin sous la roche, il existe un endroit où personne n’est jamais descendu.

Le noir y est total. Le silence y dure depuis des millénaires.

Une existence s’y trouve.

Elle n’a pas de nom. Elle en a peut-être eu un, autrefois ; il ne reste plus rien en elle qui pourrait tenir un nom. Elle ne sait pas depuis combien de temps elle est là. Elle ne sait pas ce qu’est là. Elle a oublié le monde au-dessus de la pierre, et qu’il existait un monde, et qu’elle avait eu une raison de vouloir quoi que ce soit.

Une seule chose a duré.

Une rage. Sans objet, sans cause, sans visage où se poser — une rage qui a survécu à tous les souvenirs qui l’avaient faite. Elle brûle comme un charbon brûle dans un four que personne n’a ouvert depuis mille ans. Elle ne vise personne. Il ne reste plus personne à viser.

Pendant très longtemps, c’est tout ce qu’il y a.

Puis quelque chose arrive à travers la pierre.

Petit. Ténu. À peine là — un fil de son qui descend à travers le poids du monde, le traverse couche après couche, jusqu’à atteindre l’endroit que rien n’atteint.

L’existence dans le noir ne le reconnaît pas.

Elle le sent.

Quelque part sous la rage, dans une part d’elle-même morte depuis plus longtemps que le reste, quelque chose répond. Sans savoir pourquoi.

Le fil s’amincit. S’arrête.

⁂

Une main se pose sur l’épaule de Tafar.

Légère. Chaude comme une pierre restée au soleil.

— Lève-toi, mon petit. L’aube n’attend personne.

Mamie Izza ne parle jamais plus fort qu’un souffle — une voix taillée pour les confidences et les prières murmurées au coin du feu, pour les secrets qu’on garde entre soi et la nuit. Tafar ouvre un œil. Le toit de chaume. L’odeur du pain sur la pierre chaude. Le froid bleu de l’aube qui s’infiltre sous la porte.

Tout est à sa place.

Il s’étire. À quinze ans, il est maigre comme un jeune loup de montagne — plus de nerfs et d’os que de chair, les épaules larges pour son âge, la peau sombre de qui passe ses journées sous le soleil haut des crêtes. Il glisse sa flûte dans sa ceinture — il ne dort jamais loin d’elle, n’a jamais su expliquer pourquoi — et rejoint le feu.

Mamie Izza tient dans l’espace de la cuisine comme une vieille racine d’arganier : petite, noueuse, ancrée. Elle a l’âge qu’ont les montagnes — impossible à chiffrer, inutile d’essayer. Ses mains, que la laine et la pierre ont travaillées pendant des décennies, nouent un linge avec une lenteur inhabituelle. Le pain, les figues, le fromage de chèvre.

Une figue de plus que d’habitude.

Ce geste, un peu trop lent. Ce silence, un peu trop plein.

— Mamie ? Ça va ?

Elle lève les yeux vers lui. Des yeux noirs et vifs, toujours trop éveillés pour son visage de vieille femme — des yeux qui ont vu des choses, pense parfois Tafar, sans savoir lesquelles.

Un sourire de mille rides.

— Un vieux cœur qui regarde son trésor, c’est tout.

Elle lui tend le baluchon. Au moment où il le prend, ses doigts fripés se referment une seconde sur les siens — une pression brève, ferme, comme on saisit quelque chose qu’on sait devoir lâcher.

— Tafar. Tu te souviens de ce que je te dis toujours ?

Il sourit. Il connaît la formule par cœur.

— Quand le monde se renverse… c’est la montagne qui tient le ciel.

— C’est bien. — Elle lui tapote la joue, la paume rugueuse et douce à la fois. — File. Les chèvres s’impatientent.

Il l’embrasse sur le front. Elle sent le pain chaud et les herbes séchées, l’huile d’argan et quelque chose de plus ancien — une odeur de temps, de mémoire accumulée.

Sur le seuil, dans la lumière naissante de Tizi n’Ifri, Mamie Izza le regarde s’éloigner entre les maisons endormies.

Longtemps. Plus longtemps que d’habitude.

⁂

Tafar court.

Pieds nus sur la roche froide, il enchaîne les sauts là où n’importe qui avancerait à quatre pattes, ses cinq chèvres bondissant autour de lui sans jamais le devancer. Ce qui, au village, constitue à la fois une légende et un sujet de moquerie.

Le petit court comme les chèvres, rient les vieux.

Non, disent d’autres, plus bas. Les chèvres courent comme lui.

Il monte jusqu’à ce que les toits du village tiennent dans une main, et s’arrête à sa place : un replat derrière un éperon de granit, creusé en demi-grotte où le vent ne mord pas. Personne d’autre ne grimpe si haut pour si peu.

Les chèvres se dispersent dans les épineux. Tafar s’allonge, une tige sèche entre les dents. Le soleil est encore bas et l’air passe à travers une vieille djellaba reprisée aux coudes.

Devant lui, la masse du Toubkal déchire le ciel d’un seul trait, comme une lame sortie de la terre. Les vieux de Tizi n’Ifri disent qu’il porte le nom d’un roi oublié. Personne ne se rappelle lequel. Les jeunes haussent les épaules — une montagne est une montagne.

Tafar a toujours eu une sensation étrange, ici. Ce n’est pas de la peur. C’est de la familiarité. Comme si la montagne le connaissait. Comme s’il était attendu.

Il sort sa flûte — roseau sombre, lissé par les années de portage — et attend.

Il écoute d’abord. C’est toujours comme ça que ça commence.

Tafar a l’oreille la plus fine que Tizi n’Ifri ait jamais connue — au village on en rit, on en parle, on n’en revient pas. Dans le calme des hauteurs, rien ne lui échappe. Le vent qui descend du nord par vagues courtes, frappe l’éperon, se fend, contourne. Le torrent en contrebas, qui ne fait pas un bruit mais dix — chaque passage d’eau a le sien. Une chèvre qui arrache une touffe d’herbe sèche à vingt pas. Trois corbeaux qui se disputent de l’autre côté de la crête.

Des couches de son, empilées de la plus proche à la plus lointaine — et il les entend toutes, séparément, comme on distingue des voix dans une foule.

Il attend encore un peu. Il laisse le matin lui donner tout ce qu’il a.

Puis il porte la flûte à ses lèvres, et il joue.

Aucun air qu’on lui aurait appris. Il n’en connaît aucun. Il prend ce que le matin vient de lui donner — le galop du torrent, la longue traction du vent, le pas des bêtes — et il en fait une seule chose, à sa manière, comme on tresse des brins de laine de couleurs différentes.

Au village, le forgeron disait en riant que le petit dirige un orchestre que personne d’autre n’entend.

C’est peut-être la chose la plus vraie qu’on ait jamais dite de lui.

La musique monte dans l’air froid, roule le long des pentes, se glisse dans les fissures de la roche.

Descend.

Plus bas que les fissures. Plus bas que tout.

Là-haut, un jeune berger joue pour ses chèvres et pour le vent.

Il ne sait pas qu’on l’écoute.

⁂

Le soleil bascule derrière les crêtes quand il redescend.

C’est l’odeur qui l’atteint en premier. Une odeur de brûlé, déjà froide — pas un feu de foyer. Quelque chose de faux.

Puis le silence. Tizi n’Ifri est un village de soixante âmes qui ne se taisent jamais toutes en même temps : les chiens, les enfants, le marteau du forgeron, les femmes à la fontaine.

Ce soir, rien.

Tafar ralentit.

Les maisons sont fermées. Pas une lampe. Le portillon du voisin pend sur un gond arraché. La jarre du coin de rue, brisée. La laine du métier à tisser de la veuve Tafra éventrée dans la poussière, comme si quelqu’un l’avait renversé en passant sans s’arrêter.

Il accélère.

— Mamie ?

Il pousse la porte. Elle résiste — quelque chose a bougé derrière — puis cède d’un coup.

Elle est là.

Allongée contre le mur du fond, tassée sur elle-même comme un oiseau tombé du nid. La lampe à huile est restée allumée — une petite flamme orange qui tremble dans le courant d’air — et dans cette lumière chiche, Tafar voit les marques sur les bras de sa grand-mère, les éraflures, et quelque chose de sombre qui a séché sur sa tempe.

— MAMIE !

Il tombe à genoux, la prend contre lui. Elle est si légère. Bien plus légère qu’il n’a jamais imaginé — comme si la vie, en quittant un corps, emportait aussi son poids. Ses paupières tremblent, s’ouvrent, et dans ces yeux noirs qui ont toujours été trop vifs, quelque chose passe — la terreur, vite, vite — puis autre chose. Du soulagement, peut-être. Ou de la résignation.

— Non… mon petit… tu ne devais pas revenir si tôt…

— Qui a fait ça ?! Mamie, qui —

Sa main trouve sa joue. Le geste de tous les matins. La même paume rugueuse.

— Écoute-moi. — Chaque mot lui coûte, mais sa voix ne tremble pas. — J’ai voulu une vie paisible pour toi. Des chèvres, ta flûte, le soleil. C’est tout ce que j’ai demandé au monde. Chaque nuit, depuis ta première nuit, je l’ai demandé.

— Mamie, ne parle pas, je vais chercher de l’aide —

— Il n’y a plus le temps. — Ses doigts se crispent sur son col, avec une force qui n’a plus rien de mourant. — Ils te cherchent, Tafar. Toi. Pas moi.

Le monde s’arrête.

— Moi ? Mais… je ne suis personne…

Un sourire traverse le visage de la vieille femme. Un sourire qu’il ne lui a jamais vu — pas le sourire de la cuisine du matin, pas celui des soirées au feu. Quelque chose de plus profond. De fier et de déchirant.

— Je n’aurais jamais cru que notre monde paisible serait chamboulé si vite… — Ses yeux se voilent, puis reviennent, nets, pour une dernière fois. — Cours vers la montagne, mon petit. Prends refuge en elle. C’est là que tu trouveras tes réponses… et ton apaisement.

— Mamie, je ne comprends pas —

— Je te plains, mon petit cœur. — Sa voix n’est plus qu’un fil tendu à l’extrême. — Mais je crois en toi. Je l’ai toujours su, depuis ta première nuit dans mes bras… Tu es…

Le mot ne vient jamais.

Sa main glisse de sa joue.

Et Mamie Izza, qui parlait toujours en chuchotant, entre dans le silence.

Tafar ne bouge pas.

Le monde continue sans lui — la flamme de la lampe qui tremble, un chien qui aboie au loin dans le village, le vent entre les rochers. Il tient sa grand-mère contre lui et il ne sait pas encore qu’il n’aura pas le temps de pleurer comme il le devrait. Que cette douleur-là, il devra la porter sans l’ouvrir. La porter comme on porte une blessure en marchant.

Il ne sait rien de tout ça. Il sait seulement qu’elle est froide, qu’elle est légère, et qu’elle n’est plus là.

Puis des pas. Dehors. Lents. Calmes. Le genre de pas qui n’ont pas peur de ce qu’ils vont trouver.

Son corps réagit avant sa tête. Il repose sa grand-mère, ramène le vieux châle sur ses épaules, sur ses mains, et glisse par la fenêtre de l’arrière au moment exact où la porte s’ouvre.

Il plonge derrière le muret.

Plaqué contre la pierre froide, le cœur en tempête, il entend des pas traverser la pièce. S’arrêter. Une pause — courte, attentive. Repartir.

Et une voix. Posée. Glaciale.

— … Tiens donc.

⁂

Tafar n’attend pas.

Il file, courbé, le long des murs, et dévale la pente. Les larmes brouillent la roche et le ciel — cours, prends refuge en elle, cours — la phrase de Mamie tourne dans sa tête comme une toupie brisée, seul point fixe dans un monde qui s’effondre.

À la sortie du village, il se retourne. Une fois. Une seule.

Sur le seuil de la maison, une silhouette encapuchonnée se tient immobile dans le soir qui tombe. Robe sombre. Visage mangé par l’ombre.

Et à ses pieds — son ombre.

Trop longue. Trop noire. Étirée le long de la pente dans le mauvais sens pour la lumière, comme une nappe d’huile qui coule sur le sentier.

L’ombre frémit.

Et des hommes en sortent.

Un. Puis deux. Puis d’autres — ils émergent de cette noirceur comme on remonte d’une eau épaisse, la tête d’abord, puis les épaules, puis le reste, et ils se mettent en marche sans qu’un ordre soit donné.

Il existe un nom pour ces choses-là, dans les récits que les vieux de ces montagnes ne racontent qu’à voix basse : les possédés. Des corps où quelque chose d’autre habite à la place de la personne.

Tafar ne connaît pas ce nom. Il reconnaît seulement, dans la démarche du deuxième, le roulement d’épaules d’Amar le forgeron. Et dans le troisième, la claudication du vieil Hammou. Les têtes pendent de travers. Les yeux luisent faiblement dans le soir — blancs, comme du lait tourné.

Il connaît ces visages.

Il refuse de les reconnaître.

Il court.

⁂

Le torrent. Les pierres plates. Sauter. Ne pas glisser.

Derrière lui, un raclement — régulier, patient, infatigable.

La montagne est là, immense et noire contre le premier semis d’étoiles. Il s’engage dans la première faille, les poumons en feu —

Entre deux rochers, une ombre.

Pas la sienne.

Elle bondit.

La douleur déchire son flanc — profonde, brûlante, une gueule ou une lame, il ne le saura jamais. Le monde bascule. Il hurle, frappe au hasard, sent ses doigts heurter quelque chose de dur et de froid qui ne ressemble pas à de la peau. La chose le lâche.

Il roule. Essaie de se relever.

Sa jambe ne répond pas.

Il essaie encore, ses mains glissent sur la roche, et la deuxième fois il ne dépasse pas les genoux. Le sang passe entre ses doigts à chaque battement de son cœur. Au-dessus de lui la montagne est énorme et absolument hors de portée, et les raclements sont proches maintenant, de tous les côtés, sans hâte.

Quelque chose en lui lâche prise.

J’arrive, Mamie.

Ce n’est pas une pensée. C’est son corps qui accepte.

Le possédé se ramasse pour bondir —

Et une forme s’interpose.

Elle n’arrive pas en courant. Elle est simplement là, debout au-dessus de lui, de dos, et Tafar n’en voit rien d’autre qu’un selham gris et un bâton.

Un souffle. Un bruit mat, unique.

La chose qui allait l’atteindre n’est plus debout.

L’homme ne se retourne pas. Il ne dit pas un mot. Il ne baisse pas les yeux pour vérifier si le garçon par terre respire encore. Il avance d’un pas, vers les raclements qui remontent la pente, et plante ses appuis comme on les plante quand on n’a pas l’intention de reculer.

Et les jambes de Tafar le remettent debout.

Elles le font sans lui. Il ne le décide pas, il ne pèse rien, il ne pense pas une seule fois à l’homme qui lui tourne le dos. Il ne reste qu’une chose dans sa tête et elle occupe toute la place, avec la voix de sa grand-mère, en boucle, douce et insupportable — cours vers la montagne, prends refuge en elle, c’est là que tu trouveras tes réponses — et tout le reste a été poussé dehors pour lui faire de la place.

Il monte.

Derrière lui, au début, c’est net. Le bâton. Les impacts, espacés, précis. Des corps qui tombent l’un après l’autre comme des bougies sous un même vent invisible.

Et Tafar entend tout.

Il entend combien ils sont. Il entend d’autres arriver par le versant est, et d’autres encore plus bas. Il entend le rythme tenir — puis, quelque part dedans, il entend le rythme changer.

Un appui qui tombe court. Un souffle retenu. Le bâton qui arrive une fraction plus tard qu’il ne devrait, puis une fraction de plus.

Il entend l’instant exact où ça cesse d’être propre.

Il n’y a pas une âme à Tizi n’Ifri qui aurait pu entendre ça d’aussi loin. Il n’y en a probablement aucune nulle part.

Son pied s’arrête sur la roche.

Un battement. Deux.

Prends refuge en elle.

Il monte.

⁂

Mais son corps le lâche. Chaque foulée est plus courte que la précédente. La pente tangue. Le froid gagne ses mains — pas le froid de la nuit, un autre, qui vient de l’intérieur.

Ses jambes ne le portent plus vers le refuge que Mamie lui a promis. Alors elles le portent au seul endroit qu’elles connaissent par cœur.

Le replat. L’éperon. La demi-grotte où il a dormi cent après-midi d’été.

Il s’effondre sur sa terrasse de roche, le dos contre la pierre encore tiède du jour.

Le sang fait une flaque sous lui. Elle s’élargit, lentement, noire dans la nuit. Il la regarde faire. Il n’a plus la force d’appuyer dessus. Il n’a plus la force d’avoir peur.

Les étoiles se brouillent.

C’est là que la flaque frémit.

Pas lui — la flaque. Des cercles y naissent et s’élargissent, réguliers, comme à la surface d’un lac où l’on vient de jeter une pierre. Puis une fumée en monte — fine, lente, qui fait trembler l’air au-dessus d’elle comme il tremble au-dessus des pierres à midi.

Et la couleur change.

Le rouge s’assombrit. S’épaissit. Devient quelque chose qui n’a pas de nom — plus noir que la nuit autour, et pourtant traversé de reflets, comme une eau très profonde qui se souvient de la lumière.

La flaque est devenue une porte.

Le noir liquide s’étale sous son corps, prend la roche, la recouvre — et toute la terrasse s’ouvre sous lui comme une gorge. Sans un bruit. Sans violence. La montagne le boit, lui et son sang, comme la terre boit un orage.

La dernière chose que voit Tafar, c’est le ciel étoilé qui se referme au-dessus de lui.

Puis plus rien.

⁂

Le noir.

Un noir qui pense.

Dans le noir, deux yeux s’ouvrent.

Immenses. Fendus comme ceux d’un fauve qui aurait traversé des millénaires. Et dans ces yeux, toutes les couleurs à la fois, avec toutes leurs nuances.

Il ne sait pas s’il est allongé ou debout. Il ne sent plus sa blessure. Il ne sent plus son corps.

Il flotte.

Et alors, une voix. Pas dans ses oreilles : dans sa tête.

Basse. Fissurée comme une terre qui n’a pas bu depuis mille ans. Lourde comme la roche qui porte le monde.

Un long silence avant qu’elle parle. Comme si même les mots avaient rouillé.

— … Cette flûte.

— Tous les jours, elle descendait jusqu’à moi.

Dans le noir absolu, une présence se déplace.

— J’ai oublié le monde. J’ai oublié mon nom. J’ai gardé la colère. La colère se garde toute seule.

La présence se rapproche. Le noir se resserre autour de lui comme un poing qui se ferme lentement.

— Et puis un berger a joué. Et la colère s’est rappelé à quoi elle servait.

Ces yeux descendent sur lui. Le traversent. S’arrêtent.

Et dans ce regard sans âge et sans fond — une fraction de seconde, à peine — passe quelque chose qui ressemble à de l’étonnement.

Puis la voix se détourne de lui. Elle ne s’adresse plus au garçon qui flotte dans l’obscurité. Elle s’adresse à quelqu’un d’autre — loin, très loin, quelque part où les murs sont épais et les secrets bien gardés.

— Vous. Là-haut.

Le silence entre les mots est lourd d’une patience terrible.

— Ma voix connaît encore le chemin jusqu’à vous. Tout ce que vous avez, vous l’avez bâti sur mon silence.

Les deux yeux reviennent sur Tafar.

Puis, dans le noir — une bouche. Des lèvres craquelées comme le lit d’une rivière morte.

— Allons-y, petit. Le rideau se lève.

Le noir devient blanc.

Et Tafar cesse d’exister.

⁂

Tafar ouvre les yeux sur le ciel pâle de l’aube.

Il est allongé sur sa terrasse de roche, sous l’éperon de granit. Exactement là où ses jambes ont cédé.

Il ne bouge pas tout de suite. Il regarde le ciel, et une pensée monte, douce, irrésistible : c’était un rêve. Tout. La nuit, les yeux dans le noir, la voix — et le reste aussi. Le village silencieux. La lampe qui tremble. Mamie.

Un rêve. Il va redescendre, le pain sera sur la pierre chaude, elle dira que l’aube n’attend personne, et le monde sera à sa place.

Il s’accroche à cette pensée comme à une corde au-dessus du vide.

Puis il baisse les yeux.

Sa chemise est déchirée sur le flanc, raide d’une croûte noire. La roche autour de lui est propre — pas une tache, pas une trace, comme si la pierre en avait bu jusqu’au souvenir.

Sa main descend, lentement, vers sa hanche.

Sous le tissu — la peau est lisse. Entière. Rien.

La corde casse.

Tafar fixe sa propre peau. Sa poitrine s’est arrêtée. Ce sang séché est réel. Ce qui l’a versé est réel. Donc le reste —

Et c’est là qu’il voit son avant-bras.

Le gauche. À l’intérieur, là où il n’y a jamais rien eu, il y a une marque. Noire. Pas plus grande qu’une empreinte de pouce.

Un cercle. Une barre en travers du haut. Un trait qui descend de la barre jusqu’au bas du cercle.

Ce n’est pas une cicatrice. C’est tracé. Quelqu’un, ou quelque chose, a écrit ça.

Il la frotte du pouce. Elle ne bouge pas. Elle n’est pas sur la peau. Elle est dedans.

— Tu es réveillé.

Il rabat sa manche dessus sans l’avoir décidé.

Il sursaute.

À quelques pas, un homme qui attend visiblement depuis un moment est assis sur un rocher et le regarde.

Kassim. Le voyageur. Celui qui passe au village quelques fois par saison, dort une nuit chez Mamie Izza et repart à l’aube. Un vieil ami de la famille, disait-elle, sans jamais rien ajouter — et Tafar, enfant, n’avait jamais songé à insister.

C’est un homme passé la cinquantaine — pas grand, mais plein. Ni gras ni massif : quelque chose de plus compact, de plus dense, comme si chaque partie de ce corps avait été travaillée pour durer et non pour se montrer. Épaules larges sous le selham de laine grise, usé aux bords, qui tombe jusqu’aux chevilles. Un visage tanné par les années de route. Des mains posées sur les genoux — des mains qui ne disent rien.

Des yeux gris, clairs, qui regardent sans ciller et ne sourient jamais tout à fait.

Les villageois l’aiment bien. Un homme tranquille, disent-ils.

L’homme qui regarde Tafar maintenant n’a rien de tranquille.

Et le selham est déchiré en travers de l’épaule gauche.

Tafar regarde cette déchirure, et la nuit lui revient d’un coup — la forme debout au-dessus de lui, de dos, le bâton, le rythme qui se défait sur la pente pendant qu’il montait. Sa bouche s’ouvre.

— Mamie Izza, dit-il à la place. Elle est —

— Je sais.

Deux mots. Plats. Mais quelque chose traverse les yeux gris — une douleur si brève, si profonde, si soigneusement rangée que Tafar doutera plus tard de l’avoir vue. Le regard de Kassim glisse vers la vallée, s’y pose une seconde, deux — et quelque chose se durcit dans la ligne de sa mâchoire. Puis il revient, net.

Il se lève, s’approche, s’accroupit devant le garçon. Ses yeux descendent — la chemise déchirée, la croûte noire, la peau intacte en dessous. Il ne montre rien.

Mais il reste là, les yeux fixés sur la hanche de Tafar, une seconde de trop.

— Cette nuit, dit Tafar. Sur la pente. Tu —

— Plus tard.

— Je ne me suis pas — je n’ai pas —

— Plus tard.

Ce n’est pas dit durement. C’est dit comme on ferme la porte d’une pièce en feu, parce qu’il n’y a pas le temps de l’éteindre maintenant.

— Qu’est-ce qui m’arrive ? — La voix de Tafar se brise sur le dernier mot. — Les hommes du village, leurs yeux… Mamie qui… et cette nuit, j’ai vu, j’ai cru voir —

Sa gorge se serre. Son visage se défait. Les larmes montent enfin, et elles viennent d’un coup, comme une digue qui cède.

Kassim ne le regarde pas. Sa tête a tourné d’un degré vers la vallée, et il reste ainsi une seconde, immobile, l’air de quelqu’un qui vient d’entendre un nom qu’il connaît.

— Range tes larmes, mon garçon.

Sa voix n’a rien de dur.

— Je comprends ta douleur. Mais tu n’es pas encore tiré d’affaire.

Il se relève d’un mouvement fluide et scrute la vallée. Au loin, sur les sentiers qui remontent vers Tizi n’Ifri, des points sombres se déplacent — trop lentement pour de simples marcheurs. Il ramasse son bâton appuyé contre le rocher, jette un manteau épais sur les épaules du garçon.

Et là, presque pour lui-même, si bas que Tafar l’entend à peine :

— Mon pauvre garçon. Que cela ait dû retomber sur toi…

Ses yeux gris remontent vers le sommet du Toubkal, où s’accrochent les premières lumières de l’aube — froides, indifférentes, éternelles.

— … et que ce monde ait encore une chance de changer.

— Quoi ?

— Rien. — Sa voix retrouve quelque chose de plus dur, de plus efficace. — Ça va être long et difficile, mon garçon.

Il passe un bras sous les genoux de Tafar, l’autre dans son dos, et le soulève comme on soulève un agneau.

— Accroche-toi.

L’air se referme sur l’endroit où ils se tenaient.

Trois vallées plus loin, sur une crête que Tafar n’a jamais vue, l’air s’ouvre et les rend.

⁂

À mi-pente, dans la grisaille du petit matin, un homme en robe sombre se tient au-dessus d’un corps désarticulé.

Le quatrième qu’il trouve ce matin.

Comme les trois autres — neutralisé net, d’un seul geste propre. Rien au sol, rien à lire.

L’homme s’accroupit. Sous la capuche, on ne distingue de son visage qu’une mâchoire, immobile. À sa nuque, découverte un instant par le vent, un emblème noir marque la peau — un signe ancien que très peu d’hommes ont vu d’assez près pour le décrire. Et ceux qui l’ont vu ne le décrivent pas.

Il pose deux doigts sur la roche. Reste ainsi. Longtemps.

Rien. Pas une empreinte, pas une odeur, pas une erreur. Celui qui a fait ça a effacé son passage jusqu’au dernier détail.

L’homme se redresse à demi.

— … Combien êtes-vous, dans le monde d’aujourd’hui, capables d’effacer complètement vos traces ?

Sa voix est posée. Presque appréciative. Seul le vent lui répond.

Il regarde la pente, puis la crête, puis le sommet.

— Et ils sont partis. Sans déplacer un caillou.

Quelque chose passe sous la capuche — bref, froid, rangé aussitôt. Chez un autre homme, on aurait appelé ça du respect.

Il se lève. Son regard remonte les pentes, jusqu’au sommet que l’aube commence à blanchir. Il reste ainsi un long moment, immobile, comme on se tient devant une porte fermée.

Puis il tourne le dos à la montagne.

Et tandis qu’il redescend vers Tizi n’Ifri, son ombre passe sur les corps, l’un après l’autre — et les corps ne sont plus là.

⁂

Très loin de la montagne, dans un château immense, une salle beaucoup trop grande pour ce qu’elle contient.

Un trône de pierre. Une présence assise dessus. Rien d’autre.

Elle n’a pas bougé de la nuit.

Puis les doigts se referment sur l’accoudoir.

La tête se lève, lentement, et la lumière prend un visage.

On dirait un seigneur vampire échappé d’un vieux roman. Peau pâle, traits fins, cheveux noirs tirés en arrière. Il est jeune. Il l’est depuis longtemps.

Ses pupilles sont noires. Si noires que la lumière qui les atteint n’en ressort pas.

— Ta voix trouve toujours son chemin jusqu’à moi.

Un silence.

— Tu m’as fait attendre une petite éternité, mon ami.

Il sourit.

— Viens. Je t’attends.

Fin du chapitre un

Seize chapitres restants.

La descente de la montagne. L’Ordre qui garde un dossier sur tout ce qu’Izza lui racontait le soir. L’entraînement. Le tournoi d’Imlil — et la nuit où quelque chose de scellé a été appelé sous cette ville, et a mal répondu.

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